Roméo Mivekannin, interview, « Peaux noires, masques blancs », Paris, galerie Eric Dupont. Jusqu’au 31 juillet 2020. 

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Roméo Mivekannin, interview, « Peaux noires, masques blancs », Paris, galerie Eric Dupont. Jusqu’au 31 juillet 2020. 

Roméo Mivekannin a 32 ans. Il vient du Bénin et peint avec la couleur noire. « Cela s’impose », dit-il.  Nous l’avons rencontré à son exposition intitulée « Peaux noires, masques blancs », à la galerie Eric Dupont. Témoignage d’un artiste  qui travaille sur les minorités et les problèmes identitaires, inspiré aussi bien par l’Olympia de Manet que par le meurtre de George Floyd. Interview le 20 juin 2020. 

 

Quelle est votre formation ?

Je suis architecte de formation. Lors de mes études, en architecture, j’ai rencontré un artiste qui m’a conseillé de faire les Beaux-Arts. Mais pour mes parents, être artiste, ce n’était pas un métier. C’est pourquoi, j’ai poursuivi l’architecture, et pendant mes études, j’ai eu recours au dessin, collage, au montage, aux images animées.

 

Qu’avez-vous ressenti en arrivant en France ? 

En venant en Europe poursuivre mes études, j’ai découvert que j’étais Noir. En Afrique, on ne se pose pas la question. J’ai l’habitude de dire que le racisme est commun à l’humanité. Ce n’est pas seulement le fait d’être Noir, c’est une histoire de regards. Toutes les images que je voyais dans les livres ne me parlaient pas, elles ne me racontaient pas un vécu à partir duquel je pouvais construire mon identité. L’histoire dont j’étais souvent l’objet était racontée par d’autres.

 

Quel est le départ de votre travail ? 

Mon travail rentre en résonance avec des problèmes identitaires, des minorités. On ne peut en aucun cas le réduire à une revendication politique ou sociologique. Etre artiste c’est dépasser les slogans pour sublimer le registre des questionnements personnels. Des exemples vécus :  le premier, en venant en France, le regard de l’autre m’a fait comprendre que j’étais différent et c’est alors que j’ai pris conscience que j’étais Noir; le second, l’exposition : l’invention du sauvage. Cette exposition organisée par Pascal Blanchard mettait en scène la déconstruction des zoos humains. Ces deux évènements ont réactivé chez moi, le questionnement de mon histoire personnelle, je suis descendant de rois et en quelque sorte aussi descendant d’esclaves.

 

Peignez-vous toujours en noir ? 

Oui. Cette couleur s’impose.

 

Votre but ?

« Tout ce qui touche son but est raté ». Je suis artiste et donc je m’exprime, j’avance sur un chemin qui se constitue en même temps que je le parcours. 

 

Quel est le déclencheur d’une oeuvre ?

Ce qui déclenche l’acte chez moi, c’est souvent un choc, une rencontre.

 

Vous avez voulu présenter dans l’exposition le livre Code Noir de Colbert ….

La première fois ce qui m’a choqué quand j’ai ouvert ce livre, c’est que le premier article est consacré à l’exclusion des juifs ennemis du nom chrétien. Ça brasse très large. Toutes les minorités sont concernées. (Code noir est le titre qui a été donné sous la Régence à l’Ordonnance royale de Louis XIV ou Édit royal de mars 1685 touchant la police des îles de l’Amérique française à partir de son édition en 1718 par Saugrain, puis aux édits similaires de 1723 sur les Mascareignes et de 1724 sur la Louisiane, et enfin, à partir du milieu du XVIIIe siècle  aux recueils de textes juridiques relatifs aux colonies françaises).

 

Le support de votre travail est particulier… 

J’utilise beaucoup le textile : des tissus de récupération, des batiks traditionnels, des toiles de jute. Ce sont des matériaux chargés d’histoire, des matières indispensables à la vie. Au début, j’enterrais des tissus blancs, ces bouts d’étoffe qu’en langue Fon on appelle «Alhà vô» et que l’on utilise dans le vaudou, lors des rituels de lavage pour changer de vie. J’en ai enterré à Ouidah, j’en ai enterré à Cotonou, j’en ai enterré à Bordeaux, j’en ai enterré à Abomey, j’en ai enterré à Luchon, j’en ai enterré à Allada, j’en ai enterré à Nantes… et un beau jour, on m’a donné des draps blancs. Une amie se séparait des affaires de sa mère, qui avait quatre-vingt-quinze ans. C’étaient les draps de son enfance. Des draps enfermés dans l’obscurité d’armoires en bois patiné par le temps. Après avoir libéré ces toiles imprégnées de naphtaline de leur obscurité, je les plongeais alors tour à tour dans différents bassins, des bains de sel, des bains de curcuma, des bains aux trois épices, préparés avec soin par ma mère à Cotonou, des bains d’amour venant des sorcières du marché Dantokpa, des bains de sevrage, des bains de bonne chance… Ces draps blancs subirent de nombreuses immersions suivies de lavages, jusqu’à ce qu’apparaisse une tache.

Là commence le rituel. Les tissus sont alors découpés selon les trames, en fonction de leurs usures géographiques, puis assemblés en un patchwork carré de 2,60 m de côté. C’est l’espace de mon corps. L’espace que je peux atteindre avec mes bras, impossible d’aller au-delà, tellement ma manière de travailler est physique. Le mot rituel intervient beaucoup dans ma pratique. J’ai grandi au Bénin, terre de vaudou. Dans cette société initiatique, il existe des rituels qui nous accompagnent au quotidien, au moment des naissances, des rencontres, des alliances, des décès, des voyages.

C’est donc naturellement que le rituel intervient dans mon processus de conception. Souvent c’est cette rencontre détermine le type de travail que je vais entamer. Mon travail prend racine dans un héritage ésotérique et secret. Mes ancêtres, les rois d’Abomey m’ont transmis des charges. J’en suis garant et je me trouve dans la position d’intermédiaire, d’intercesseur entre la tradition héritée et le monde qui s’offre à moi. Je deviens ainsi médium, comme le masque vodoun. Le masque fait de chaque homme un dieu, un être idéal et sans défaut évoluant dans un non – lieu ; un “ ou- topos”, une utopie. Loin d’enfermer, il permet la tentative d’un moi meilleur, d’un monde meilleur.

 

Pouvez-vous nous expliquez ce que signifie “ vaudou” ?

La sémantique du mot vaudou est fon (ethnie de l’ancien royaume de Dahomey, actuellement le Bénin). C’est le diminutif d’un groupe de mot : yé-houéé-vaudou

Yè = ombre ; symbole du double. Houéé = réduit. Vau = à l’écart.

Le vaudou est une reconnaissance de ceux qui ne vivent plus que nous vénérons  encore aujourd’hui. Les individus ayant vécu avant d’être déifiés. Le vaudou est à la fois une culture, une médecine, une philosophie, une cosmogonie. Je me suis renseigné sur la coutume occidentale du drap virginal que brode la future mariée, cela m’a vraiment passionné. J’aime ce rapport tactile au drap qui porte la mémoire. Quand cela ne marche pas, comme je suis superstitieux, je me dis que la personne ne veut pas rentrer dans le drap…

 

Pourquoi vous représentez-vous sur la toile ? 

C’est à la fois culturel et politique. C’est politique parce que cela parle de la construction de mon corps par rapport à l’altérité. Un corps soumis, terrorisé, stéréotypé, marchand, dominé, parce que l’asservissement est passé par là. Je me disais comment vivre avec ce corps, qui automatiquement renvoie une image qui n’est pas la mienne ? Comment vivre encore en sachant que l’être que vous êtes ne correspond pas à l’image que vous donnez, que vous renvoyez représentez ? Comment vivre avec ce corps qui n’est pas moi ? 

Et par rapport à tous ces Noirs de l’histoire que l’on retrouve dans mes œuvres, comment conjurer le sort de ces personnes qui n’avaient peut-être pas envie d’être là,  et les aider à libérer leurs âmes errantes. Je mets mon corps, je peins mon visage à la place du leur, et je mets à disposition ce rituel vaudou pour pourvoir aider ces hommes, ces femmes à libérer leurs âmes. Il faut qu’elles puissent partir pour nous laisser vivre en paix. Mes visages fixent le regard des gens qui me rendent visite. Le rapport dominant-dominé change, nous sommes sur un pied d’égalité. Je me nourris, m’emplis de ces regards.

 

Pouvez-vous nous expliquer comment vous utilisez les images d’archives et pourquoi ? 

J’utilise souvent des images d’archives pour leurs charges symboliques et historiques. Je suis fasciné par les travaux des chercheurs. Comme un archéologue creuse, observe, classifie, examine strate après strate, moi  je collecte, redéfinis et m’approprie ces images. « Are you fond of tennis ? », Durban, Afrique du Sud, 1910 est une toile qui représente trois femmes. Le maître met les servantes de la maison en scène. Il y a un déguisement, un travestissement, une perte d’identité, un rapt. 

 

Propos recueillis par Anne Kerner le 20 juin 2020.

GALERIE ERIC DUPONT 138, RUE DU TEMPLE 75003 PARIS PHONE: +33 1 44 54 04 14 FAX: +33 1 44 54 04 24 OPENING HOURS: TUESDAY TO SATURDAY 11 AM - 7PM AND BY APPOINTMENT