Gisèle Bonin, peau à peau. Interview le 20 juin 2020.

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Gisèle Bonin, peau à peau. Interview le 20 juin 2020.

 

Anne Kerner : Qu’est ce qui vous a ouvert les yeux à l’art et particulièrement au dessin ? 

 

Gisèle Bonin : Je ne me souviens pas ne pas avoir dessiné: ça a toujours été un prolongement naturel, une évidence. Quant à l’art, je l’ai cotoyé au conservatoire d’abord, en y apprenant la guitare classique. Mais la nécessité d’acquérir une forme d’éducation, ou de culture, s’est imposée tardivement et assez douloureusement: mes compétences techniques et conceptuelles se sont heurtées à mon amateurisme et à ma solitude, devenus de véritables impasses. J’ai donc entamé des études aux Beaux-Arts, après avoir enseigné le français.

 

A.K. :Comment pratiquez-vous le dessin ? Quels matériaux utilisez-vous ? 

 

G.B. :Je pratique le dessin comme je pourrais sculpter. Lentement…très. Méticuleusement. J’assiste à l’avènement et à l’édification d’une forme, d’une image et d’une matière. Je les fais monter, en travaillant par couches superposées. Je les regarde évoluer, d’où l’importance du grain que peut travailler le crayon ou la sanguine. C’est une activité “pleine” et plutôt ordonnée, maîtrisée. Une forme de retrait, aussi: en cherchant la disparition de la ligne au profit du grain, en restant sur le fil du lisible, je peux me perdre dans le dessin, dans son temps alternatif. Je creuse pour combler, peut-être.

 

A.K. : Vous dessiner des fragments du corps. Pourquoi ? 

 

G.B. : C’est compliqué, parce que je ne le comprends que petit à petit et à posteriori, au fur et à mesure des dessins, des lectures ou découvertes de toutes sortes. Je continue à tâtonner, sur ce terrain…

Je crois que le corps m’intéresse comme surface et point originels de contact, de choc ou de connexion entre un individu et le monde extérieur. Entier, étonnamment, il m’oppose sa carence, son mensonge: parce qu’il se réduit à une identification directe et informative de l’individu. Il déborde de sa propre présence : elle le neutralise. Le fragment, lui, n’identifie pas. Il arrache le sujet à son contexte : il est tout en intimité, sans se perdre en individualités ou en personnalités.

 

A.K. : Quelles doivent être les qualités du papier que vous utilisez ?

 

G.B. : Le papier est essentiel. Il reçoit et transforme le graphite ou la sanguine, subit des dizaines ou centaines d’heures d’acharnement. Ce n’est pas qu’un support parce qu’il se mélange à la matière: il faut donc qu’il soitépais et vivant, qu’il possède une rugosité à laquelle s’accrocher pour bâtir le dessin. D’où mon aversion pour les papiers lisses, trop fins ou brillants. J’utilise donc plutôt des papiers fabriqués pour l’estampe ou l’aquarelle.

 

A.K. : Vous dessiner beaucoup avec du crayon rouge. Que signifie cette couleur ? 

 

G.B. : Je vois et ressens le rouge comme une couleur “à toucher”, tendue entre deux forces capables d’incarner la chaleur et la brutalité. Le rouge que j’ai choisi après de nombreux essais correspond aux puissances vivantes de la tendresse et de la violence: c’est le rouge italien des drapés renaissants qui habillent les madones italiennes de Bellini ou Titien d’une part, et le rouge sanguin, douloureux, de la naissance ou de la blessure.

 

A.K. : Est ce que les mots de mémoire, perte, silence, ont une signification spéciale pour vous. Quels mots rajouteriez-vous qualifiant votre démarche ? 

 

G.B. : Oui, en effet. Le fragment dessiné possède une force synecdotique proche de celle de la relique: c’est une mémoire silencieuse qui contient l’énormité magnifique, monstrueuse ou banale, d’une âme ou d’une histoire. Dans le même temps, le travail de dessin semble tendre à une restitution: il s’agirait alors de rendre aux sujets leur épaisseur perdue. Dessiner répond, viscéralement et comme “en rappel”, au précipice de la perte. C’est décrire en décortiquant, développer pour voir ou re-voir, aussi.

J’ajouterais, assez spontanément: absence/ présence – matière et volumenaissance et construction – intimité et secret.

 

A.K. : Avez vous pu travailler pendant le confinement ? Est ce que la période que nous vivons depuis mars influence ou va influencer votre travail ?

 

G.B. : Un peu, mais mal: il n’y avait plus de place au monde pour être en soi. J’ai encore du mal à analyser cette étrange hébétude, cette sensation d’étouffement …

Je ne pense pas, pourtant, que cette crise sanitaire change quoi que ce soit à ma pratique: elle n’est pas liée aux évènements récents ouimmédiats. Sans doute vient-elle d’un lieu et d’un temps plus profonds et plus lointains, même si je la vis de façon contemporaine, parce qu’elle n’ exprime ni avant, ni ailleurs. C‘est une hyper-présence n’ayant rien de contextuel.

 

A.K. : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? 

 

G.B. : Je continue les dessins de la série NB, au graphite: des fragments de corps mis en scène s’intègrent à des surfaces géométriques noires, abruptes. Et je découvre, depuis un an, les subtilités, difficultés et douceurs de la sanguine, souvent en grand format. Je la travaille presque malgré ses particularités, c’est-à-dire sans estompe. J’ai plus ou moins saisi ce qui m’intrigue et m’intéresse dans le rouge oxydé de la sanguine et dans sa matière minérale lorsque fut présentée l’exposition Francis Bacon fin 2019 au centre Pompidou. Il y avait, dans les textes littéraires fondateurs de son œuvre, ces mots de T.S Elliot :

« Point d’ombre, si ce n’est là, dessous, ce rocher rouge. (…) Viens t’abriter à l’ombre de ce rocher rouge et je te montrerai quelque chose qui n’est ni ton ombre au matin marchant derrière toi, ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre. Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière » – The Waste land

Les sanguines actuelles cherchent-elles quelque chose de solide, de minéral et de colossal …?