Chiharu Shiota, interview. Paris, galerie Templon. Du 30 mai au 25 juillet 2020.

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Chiharu Shiota, interview. Paris, galerie Templon. Du 30 mai au 25 juillet 2020.

Chiharu Shiota tend ses filets arachnéens rouge sang dans les plus grands espaces du monde entier, comme à la Biennale de Venise en 2015 ou au Paris au Bon Marché en 2017. Née en 1972 à Osaka, diplômée des Beaux-Arts au Japon, elle s’exile à Berlin car dans son pays, « être artiste n’y est pas considéré comme une profession sérieuse, encore moins pour une femme que pour un homme », constate t-elle. Seule ou avec son équipe d’assistants en blouse blanche, selon la taille des oeuvres, l’artiste travaille sur place, toujours la pelote à la main, sans dessins, sans maquettes, dans une improvisation, une performance totale. Depuis trois mois, elle a du annuler huit expositions. Et pour cette toute nouvelle manifestation qui vient d’être inaugurée à la galerie Templon, le déplacement n’a pas été possible. Pour la première fois. Témoignage.

 

Pourquoi avez-vous décidé de devenir artiste ?

Quand j’avais 9 ou 10 ans, j’ai commencé à lire les journaux que nous recevions à la maison. Un de ces journaux introduisait un nouvel artiste qui me fascinait chaque dimanche. Je suis devenue artiste car je souhaitais faire quelque chose qui allait remplir ma vie de façon spirituelle. Enfant, j’ai vu mes parents travailler dans une usine à construire des boîtes en bois pour le transport de poissons. Tous les jours, les gens y fonctionnaient comme des machines, du matin au soir. Je détestais ce système. Je souhaitais donc faire quelque chose qui ai du sens.

 

Pourriez-vous nous en dire plus sur votre thème, “Inner Universe“, qui est aussi le titre de l’exposition ?

Je crois que chacun a un univers intérieur qui nous pousse à nous connecter avec celui extérieur. Ces deux univers peuvent sembler différents, mais ce sont finalement les mêmes.

Le thème principal de l’exposition à la galerie Templon est consacré à la relation entre le corps et l’esprit. Je pense que le corps et la conscience sont connectés. Je présente une installation en cuir créant un vortex d’énergie. Au centre de ce vortex, se trouvent mes pieds, mais le reste de mon corps est absent. L’installation Out of My Body présente des émotions très personnelles qui expriment mon expérience lorsque je surmontais de graves problèmes de santé au cours de ces dernières années.

 

Vous associez souvent dans vos œuvres différents supports, du verre, du fil de coton, du fil métallique, du bronze… Quelle est votre relation avec ces différents médiums?

Le thème le plus important de mon art est « l’existence en l’absence » et tout le matériel que j’utilise est lié à ce thème. Le verre est un matériau durable, mais fragile, à partir duquel j’ai recréé des cellules humaines. Et le fil restreint le verre qui crée cette forme spéciale. Les parties du corps sont réalisées en bronze, matériau éternel. Tout est en lien et mes installations en fils sont toujours déconstruites puis jetées. Pour l’installation Out of My Body, le cuir simule la peau humaine.

 

Comment la crise du coronavirus a-t-elle affecté votre travail ?

En raison de la crise du coronavirus, huit de mes expositions ont été reportées. Je voyageais beaucoup auparavant, mais tout à coup, tout s’est arrêté. J’ai beaucoup de chance, car pour moi, il est assez confortable de rester à la maison et de travailler à partir de chez moi. Mon équipe a dû également travailler à domicile au cours des deux derniers mois. J’ai dû penser à de nouvelles méthodes de création. Je crée et monte habituellement mes installations directement sur le site de l’exposition, mais cela n’est plus possible car voyager  en ce moment est compliqué.

 

Avez-vous du adapter votre exposition à cause de cette crise sanitaire ?

Je voulais voyager pour le vernissage, mais je ne me sens pas à l’aise pour le moment et les frontières sont toujours closes. J’ai dû avoir de nombreuses réunions par Skype ou par téléphone, ce qui est très inhabituel pour moi. Mon téléphone était très occupé. En raison des restrictions de déplacement, nous avons également dû changer l’installation. Au début, nous avions prévu de la montrer avec des chaînes, malheureusement, cela n’était plus possible. J’ai commencé alors à travailler dans mon studio sur une alternative et j’ai créé « Out of My Body » que je pouvais expédier en France.

 

S’il y avait un message que vous vouliez transmettre au public à travers cette exposition, quel serait-il?

Je ne suis pas ce genre d’artiste, je n’aime pas donner un message unique. Mon art s’inspire d’une expérience ou d’une émotion personnelle que je prolonge dans l’univers. Je veux que le spectateur, en regardant mes œuvres, réfléchisse à sa propre vie et à ses propres expériences. Il doit se sentir libre de ressentir ce qu’il veut.

 

Dans votre déclaration, vous proclamez que « la conscience humaine vous a permis de rencontrer la présence humaine sans corps physique ». Qu’entendez-vous pour là ? 

C’est le concept de “l’existence en l’absence”. J’ai remarqué que nous n’avons pas besoin d’un corps physique pour ressentir la présence d’une personne. Les objets banals peuvent également émettre ce sentiment.

 

Pensez-vous que l’art peut nous aider dans une période comme celle que nous vivons aujourd’hui?

L’art est toujours nécessaire. L’art donne plus de sens à la vie. Mais je pense que l’art est quelque chose de très personnel. Mon œuvre vient toujours d’une petite partie en moi que je développe à l’extérieur. Une fois est à l’extérieur, les gens peuvent se l’approprier de façon personnelle. Si vous voyez une image ou lisez un poème, vous le ressentez de l’intérieur.

GALERIE TEMPLON PARIS, 28 rue du Grenier Saint-Lazare 75003 Paris - France + 33 (0)1 85 76 55 55